Interview truitesque #11 / Carole Rivière

Et pour terminer cette série d’interviews truitesques des autruites du recueil Entre chiens et loups prêt à jaillir – imminence imminence – vous n’allez pas y croire, Carole Rivière nous répond du tac au tac, mais je n’en dis pas plus, ça coule de source!

– On dit frais comme un gardon. Comment te sens-tu, présentement?

A l’ombre des cocotiers.

– Quel genre d’aquatique es-tu?

Électrique.

– Brasse, papillon, crawl, godille ou pas chassés?

Buveuse de tasse.

– Dans quel milieu préfères-tu évoluer ?

Oxygéné.

– Tu es un poisson-clown. Quelle est ton anémone de mer?

Une perle rare.

– Un souvenir d’immersion mémorable ?

Par -20 degrés.

– T’arrive-t-il d’être au bord? Raconte.

A -21, ça commence à friser.

– Le mot qui suscite en toi un frétillement ?

Brrr.

– C’est quoi la musique de tes ricochets ?

Saturée.

– Ton mantra d’écrivant?

Plonge.

– Elle est où ta source d’inspiration?

Tout au fond.

– De quel courant te revendiques-tu?

Parallèle.

– Avec qui aimerais-tu faire confluence?

Orociseau.

– C’est quoi pour toi le déluge?

La fin des cocotiers.

Interview truitesque #10 / Stéphane Lambion

Lire Stéphane Lambion, c’est ralentir. Lire « Elle lui eux elles », c’est accéder. Son texte n’a rien à cacher. Son écriture permet. Ces corps ensemble, ces corps qui se répondent, c’est tenir. Dans la maison truite, c’est porteur, de transmettre ainsi le goût des peaux, le dessin des mouvements, mon dedans qui communique avec ton dehors, c’est ainsi qu’il le dit, Stéphane. Chez Trois Petites Truites éditions c’est essentiel, de le dire ainsi et par les mots, avant de faire, après avoir fait, corps avec les autres, et oser. Lui a mis un coup de pieds dans notre interview pour en déplacer l’ordre des questions, et en faire valser quelques unes en dehors du cadre. C’est osé, c’était à faire, c’est absolument dans l’esprit truite. Stéphane, c’est à toi!

« A interview décalée, réponses décalées. »

– Proverbe chinois

– T’arrive-t-il d’être au bord ? Raconte.

Je dirais même : il n’y a qu’au bord que c’est intéressant.

Sinon, on risque de ne jamais tomber.


– Quel genre d’aquatique es-tu ?

Une tortue, pour pouvoir y rester, sur le bord.

Et parce que j’ai peur de l’eau.

– Brasse, papillon, crawl, godille ou pas chassés ?

Brasse, rigoureusement – à la limite du petit chien.

Papillon, si l’on en croit mon désir de sortir vite du bassin.

– Dans quel milieu préfères-tu évoluer ?

Aérien : c’est depuis le haut des voies, bien encordé, que la mer est le plus belle.

– Un souvenir d’immersion mémorable ?

« Et moi maintenant tout entier dans la cascade céleste » : le premier vers d’un de mes poèmes préférés de Jaccottet.

– Le mot qui suscite en toi un frétillement ?

Frétillement, déjà.

C’est-à-dire tous les mots, si on les écoute bien.

– Elle est où ta source d’inspiration ?

Dehors, et dedans.

Dans ce que dehors fait à dedans.

– De quel courant te revendiques-tu ?

D’un courant qui change souvent de sens.

– Avec qui aimerais-tu faire confluence ?

Oh, ça…

– C’est quoi pour toi le déluge ?

C’était hier soir, en rentrant de Granchester sans parapluie.

Interview truitesque #9 / Stéphane Gautheron

Nous nous sommes faites un jour pécheresses en rameutant en notre frayère un auteur fraîchement révélé. A nos oreilles et à nos yeux, Stéphane Gauthron nous fit l’effet d’une cascade, fond et forme confondus. Après son recueil Ainsi l’eau monte, paru l’année dernière en notre maison, il revient Entre chiens et loups avec son texte « Pour une friche », dont la beauté radicale rend compte d’une affirmation. C’est une voix certaine, c’est une voix singulière, et nous sommes fières de la tenir audible, bientôt lisible entre vos mains. En attendant, rencontrons cet auteur plus en profondeur, en cette 9ème interview truitesque.

– On dit frais comme un gardon. Comment te sens-tu, présentement?

Plutôt bien.

Le travail fatigue peu, question d’habitude.

La politique m’ennuie, rien ne se passe. Autour de moi c’est un peu mou, intellectuellement peu stimulant. Avec mes amis je rigole bien et on cause, on casse un peu tout ça, mais avec cette histoire de virus je les vois trop peu.

Un peu sans bar, un peu sans concert, un peu sans tout ça.

Un peu fatigué à cause des enfants, de toute façon c’est toujours à cause des enfants…

– Quel genre d’aquatique es-tu?

Baleine dans un bol d’eau salée.

– Brasse, papillon, crawl, godille ou pas chassés?

La natation synchronisée est un truc qui m’a toujours laissé perplexe. Tu tombes rarement sur des images de ce genre de pratique, et quand ça arrive, je ne peux pas dire que je m’y intéresse, mais ça me fait quelque chose.

Tu te dis « Ah ouais, y’a des gens qui font ça, dingue… »

Toutes ces heures passées dans l’eau pour représenter une fleur qui s’ouvre en se grimpant dessus… et puis tu penses à autre chose. Mais quand même la natation synchronisée c’est un truc vraiment à part.

– Dans quel milieu préfères-tu évoluer ?

Alors, c’est pas compliqué : avec Pasc, Rem, Nico, Mathias, JC, Seb…

Pile au milieu.

– Tu es un poisson-clown. Quelle est ton anémone de mer?

Ils entretiennent tous deux un rapport très complexe il me semble, je ne sais pas répondre à ta question.

– Un souvenir d’immersion mémorable ?

Le concert de The Ex aux Tanneries à Dijon

– T’arrive-t-il d’être au bord? Raconte.

Le bord, c’est un truc fascinant :

Faut-il sauter ?

C’est la question, parce que tremper son pied pour voir si c’est chaud ou si c’est froid ce n’est pas être au bord. Ça c’est être à la plage.

Peut-on sauter ?

C’est aussi la question, parce que tout le monde n’y est pas autorisé.

L’expérience du bord la plus précieuse est de se jeter dans un fou-rire, le courant emporte tout.

Au bord de la crise de nerfs, au bord du gouffre, au bord de craquer… on sent là toute la retenue inhérente à cette expression « au bord ». Souvent quand je reste au bord personne ne me reproche rien.

– Le mot qui suscite en toi un frétillement ?

Là, maintenant, je dirais : l’altérité.

– C’est quoi la musique de tes ricochets ?

Un rock brut, sensible et inspiré.

– Ton mantra d’écrivant?

Je ne prie pas.

– Elle est où ta source d’inspiration?

Chez toi, chez moi, sur une chaise, sous une chaise, sur une table, sous une table et dans l’herbe, dedans l’herbe, dessous l’herbe sous le soleil, dedans l’herbe sous des dunes, dans un tunnel, sous une voiture, en allant, en venant, en s’arrêtant, en repartant, en t’écoutant, dans l’herbe encore, mais pas celle du jardin, celle des chemins, dans le matin, sa lumière, et ses sons, dans le décorum, comme on y brille, et tutti quanti.

– De quel courant te revendiques-tu?

Alternatif.

– C’est quoi pour toi le déluge?

C’est quand il pleut très fort qu’on surnage et qu’on cherche une branche

Interview truitesque #8 / Nnuccia

Trois Petite Truites éditions aiment les contrastes. Nager en eau trouble, se laisser porter par le tumulte, remonter le courant avec ardeur, rester tranquille en un creux. Nnuccia nous offre en son texte « Le trop évident » l’occasion d’une suspension. Quelque chose se fige, se laisse regarder, vient à nous tranquille, et ce n’est jamais anodin. Avant de découvrir son instantané en son entier, glissons nous entre les parenthèses de son interview truitesque.

– On dit frais comme un gardon. Comment te sens-tu, présentement?

Je me prépare à être cuisinée. On m’a dit que trois petites truites avaient quelques questions à poser.


– Quel genre d’aquatique es-tu?

A la fois dulcicole pour la douceur et marin pour mettre mon grain de sel. N’ayons pas peur des contradictions.

– Brasse, papillon, crawl, godille ou pas chassés?

Je compte bien continuer à apprendre à nager aussi longtemps que possible.

– Dans quel milieu préfères-tu évoluer ?

L’eau, l’air, la terre, peu importe l’élément, tant que je suis au milieu des clapotis, des pulsations, des transports, des surprises.

– Tu es un poisson-clown. Quelle est ton anémone de mer?


Mes anémones-abris sont à géométrie variable. Selon l’humeur et les circonstances je peux me réfugier dans un poème caribéen, dans l’odeur du café, dans les détails d’une fleur de nigelle, dans un jardin, sur les montagnes d’une île, au milieu du public d’un concert, à la terrasse d’un café, ou dans le rire de quelqu’un qui me regarde faire le poisson-clown.


– Un souvenir d’immersion mémorable ?

Il y en aurait des litres de possibles. Je me laisse souvent submerger. Sensible. En remontant loin le courant, je pense à un concert de Mano Solo au cirque d’hiver. Il avait invité Lhasa. Leur duo. Plus de vingt ans après le souvenir du bain d’énergie et d’émotions reste présent.

– T’arrive-t-il d’être au bord? Raconte.

Au moins aussi souvent au bord de la page qu’au bord de l’eau. Dans la marge.

– Le mot qui suscite en toi un frétillement ?

Le mot « porosité ». Il paraît qu’il rend perméable à l’eau qui ruisselle alentour.

– C’est quoi la musique de tes ricochets ?

Discrète, nourrie de la musiques des ricochets des autres. Parfois ça éclabousse. Parfois ça fait polyphonie, et nous dansons.

– Ton mantra d’écrivant?

Un mantra se prononce. Écrire commence plutôt comme écouter. Le bruit du ressac ou celui de la rivière peuvent il faire office de mantra ?

– Elle est où ta source d’inspiration?

Pour le savoir il faudra nager à contre courant.

– De quel courant te revendiques-tu?

Le courant ? Je suis contre, justement.

– Avec qui aimerais-tu faire confluence?

J’aimerais associer archipel et confluence. Le « avec qui » est donc pluriel.

– C’est quoi pour toi le déluge?

Bonne question, je ne l’attends pas en tous cas.

Interview truitesque #7 / Clément Bollenot

Clément Bollenot nous a cueillies là où nous ne sommes plus, là où nous nous étions perdues, là où nous formions un tout, là où nous étions chacun pour soi, là où le flock faisait corps, là où la foule s’empressait, là où le lien trébuchait, piétiné sous des pas pressés. « Dans la rue » donne le ton, donne le rythme et l’allure, donne à entendre ce qui martèle, ce qu’on nous martèle, ce qui serait à défaire. Son texte offre une photographie, comme un point de départ à ce qui se pense Entre chiens et loups.

Ici nous vous invitons à ralentir, à prendre le temps de lire cette septième interview truitesque, comme une invitation à nous étendre dans ce qui reste suspendu.

– On dit frais comme un gardon. Comment te sens-tu, présentement?

Pas très frais justement. Un peu cuit quoi.

– Quel genre d’aquatique es-tu?

Les nautiles me sont sympathiques. Derniers survivants d’un groupe d’animaux marins, ils se cognent à la vie (au premier sens du terme) depuis 400 millions d’années. Rien que ça. Ça force le respect.

– Brasse, papillon, crawl, godille ou pas chassés?

Brasse. Ça prend le temps et ça évite de trop se fatiguer.

– Dans quel milieu préfères-tu évoluer ?

En eaux troubles.

– Tu es un poisson-clown. Quelle est ton anémone de mer?

Celle qui me supporte au quotidien.

– Un souvenir d’immersion mémorable ?

En général j’évite depuis une fois où je collais d’un peu trop près le fond de la piscine. J’ai senti une vive douleur dans l’oreille. Mémorable.

– T’arrive-t-il d’être au bord? Raconte.

Je suis attiré par le bord. Celui du monde. Là où le sol s’arrête, s’effrite, se jette dans la mer. Sur une île, le bord est partout, il nous entoure. J’aime en faire le tour. En 2017, je suis allé le plus au bord possible, dans l’archipel de St Kilda en Écosse. C’est quasi inaccessible, peuplé d’oiseaux et de moutons. Et d’immenses falaises. Et là j’étais vraiment au bord. C’est ce qu’on voit sur la photo d’à côté.

– Le mot qui suscite en toi un frétillement ?

En ce moment Ouessant.

– C’est quoi la musique de tes ricochets ?

Ça dépend des ricochets. Et surtout des cailloux.

– Ton mantra d’écrivant?

Écrire aujourd’hui ce que je voudrais dire demain.

– Elle est où ta source d’inspiration?

Le monde dehors, la vie autour (quand il y en a).

– De quel courant te revendiques-tu?

Courant alternatif.

– Avec qui aimerais-tu faire confluence?

Avec un musicien. Sinon pourquoi pas avec un.e autruite pour un texte à quatre nageoires !

– C’est quoi pour toi le déluge?

Des murs d’eau pendant des jours et des jours. Un truc dont tu ne sors pas indemne.

Interview truitesque #6 / Émilie Derian

Ce mot « confluence », on s’en faisait un bonbon. On le gardait longtemps en bouche, ça nous faisait pétiller les yeux. Et c’est l’écriture d’Émilie Derian qui fut à nos yeux la première à l’incarner avec autant de malice. L’effet que ça nous a fait, on le gardera pour nous, mais sachez que les remous que fit notre amour pour son texte eurent des répercussions jusqu’au delta de la Camargue. « La convergence de nos affluents », c’est pour célébrer la diversité, l’ensauvagement comme direction à suivre, les entrelacs que font nos débats et l’homéostasie de nos correspondances. A la lire, nous avons reconnu le mouvement. Dévoilons ici les inspirations d’Emilie Derian, avant de lever les voiles en une terre de Nous.

© Frederico Ramos Lopes

– On dit frais comme un gardon. Comment te sens-tu, présentement?

Engoncée comme une baleine : accouchement primipare prévu dans quelques jours.

– Quel genre d’aquatique es-tu ?


J’aimerais être un axolotl pour son optimisme à toute épreuve et son pouvoir fou de régénération.

– Brasse, papillon, crawl, godille ou pas chassés ?


La nage indienne : en amazone, avec lenteur et élégance.

– Dans quel milieu préfères-tu évoluer ?

Le milieu aquatique : je préfère l’ivresse des profondeurs au vertige des grands sommets.

– Tu es un poisson-clown. Quelle est ton anémone de mer ?

L’amour, l’amitié, la sororité : pour l’effet fusionnel et anesthésiant aux piqûres extérieures.

– Un souvenir d’immersion mémorable ?


Des souvenirs d’immersion récents, en vrac : Chavirer de Lola Lafon, Poings de Pauline Peyrade, Après le monde d’Antoinette Rychner ou encore Nino dans la nuit de Capucine & Simon Johannin.

– T’arrive-t-il d’être au bord? Raconte.


Au bord de l’écoeurement et même au delà face au rétrécissement du champ des possibles et à l’amplification des injonctions à la contrainte.

– Le mot qui suscite en toi un frétillement ?

Un mot avec un oe collé dedans comme cœur, sœur ou chœur. Mais pas œdème.

– C’est quoi la musique de tes ricochets ?

Le silence, ou Human de Sevdaliza, ou un morceau de la rappeuse Casey.

– Ton mantra d’écrivant ?


« Caminante, son tus huellas el camino y nada más. Al andar se hace camino » (A.Machado). Faire confiance au mouvement.

– Elle est où ta source d’inspiration ?


Sur le fil de pêche tendu du quotidien.

– De quel courant te revendiques-tu?

D’un courant continu et marin.

– Avec qui aimerais-tu faire confluence?

Avec qui veut. Ce qui est beau dans le phénomène de la confluence c’est qu’il s’agit d’un entrecroisement, chacun.e y gagne un peu de l’Autre tout en affirmant son Soi.

– C’est quoi pour toi le déluge?

Présentement, le déluge c’est une salve d’émoticônes cœur sur les écrans de nos conversations distancielles. Hâte d’être inondée de « vrais » déluges, de ceux qui nous font prendre conscience de la délicatesse de l’épiderme de nos peaux.

Interview truitesque #5 / Louis Haentjens

Louis Haentjens prolifère. Louis Haentjens se répand. Louis Haentjens est un feu et la révolte brûle. Lorsque nous avons lu « Bloom » pour la première fois, il y avait un beat hip-hop en arrière-fond et ça raclait sévère. Aussi, son obsession de la méduse, et comment la métaphore résonne, a rencontré notre obsession pour la truite, où comment transposer. Tout pour nous plaire. Ni vertébré à squelette, ni crustacé à carapace, ni mollusque à coquille, la méduse comme la langue de Louis se révèle à nous là où on ne l’attend pas. Regardons ce que Louis cache sous son ombrelle en cette cinquième interview truitesque.

– On dit frais comme un gardon. Comment te sens-tu, présentement?

Impatient de plonger, comme un fou de Bassan !

– Quel genre d’aquatique es-tu?

Du genre méduse, à faire semblant de me laisser porter entre plusieurs courants.

– Brasse, papillon, crawl, godille ou pas chassés?

Papillon ! Toujours utile lors d’avis de tempête.

– Dans quel milieu préfères-tu évoluer ?

Dans les étangs verts de la forêt de Paimpont, tout seul, avec le soleil dans un sac à dos et la journée devant moi.

– Tu es un poisson-clown. Quelle est ton anémone de mer?


Un polype de méduse-lune pas encore propulsé vers la surface – le temps que je me fabrique une combinaison.

Un souvenir d’immersion mémorable ?

Un souvenir futur, mais déjà mémorable : partir enregistrer les grands cachalots avec un équipage scientifique dans l’océan Pacifique, et nager dans un pod !

– T’arrive-t-il d’être au bord? Raconte.

Quand deux mots séparés par plusieurs univers se rencontrent dans une phrase, une histoire, et parviennent à en créer un autre, et qu’un son sort sans bruit vers le haut de la boîte crânienne.

– Le mot qui suscite en toi un frétillement ?

LUNULE

– C’est quoi la musique de tes ricochets ?

Flakaflash/flakaflash/flakaflash (je n’ai jamais réussi à en faire plus de neuf)

– Ton mantra d’écrivant?

« Ne sois jamais à l’arrêt » (mantra)

– Elle est où ta source d’inspiration?

Tout au fond d’une musique jouée cent fois en boucle et qui change tous les solstices.

– De quel courant te revendiques-tu?

De celui qui sépare les icebergs de la banquise, qu’on ne voit jamais faire.

– Avec qui aimerais-tu faire confluence?

La nageuse olympique Annabelle Verghaeghe, pour un poème-bombe à eau sur Youtube, à deux voix ! (bouteille à la mer, de truite à truite)

– C’est quoi pour toi le déluge?

Une belle occasion pour sortir sa bouée et ses hydrophones ! Après, moi …

Interview truitesque #4 / Anne Sophie Lin Arghirescu

On reste de l’autre côté de l’Atlantique avec Anne Sophie Lin Arhirescu. Son texte « Prise par les glaces qui dérivent » est une immersion, longue et lente, comme une main glacée qui à son contact saisit, fige et ouvre en notre coeur l’envie d’encore, en notre corps le feu du dedans. C’est un frisson. Dans une langue précise et délicate, elle décrit la banquise, et nous avec, à la dérive. Anne Sophie Lin est également l’artiste peintre que nous avons voulu mettre en valeur dans la nouvelle série de carpes tostales de notre collection Éclaboussures. Elles surgiront en même temps que le recueil Entre chiens et loups, dans quelques jours, soyez prêts. En attendant, découvrons cette autrice aux milles nageoires en cette quatrième interview truitesque.

– On dit frais comme un gardon. Comment te sens-tu, présentement?

Quelque peu desséchée. Mes écailles s’effritent sous l’acharnement du vent froid d’hiver.

– Quel genre d’aquatique es-tu ?

Je suis du type langoureux, de ceux qui se laissent flotter entre deux profondeurs, et qui tournent la tête vers la surface pour se noyer les yeux des morceaux de soleil qui nagent au-dessus d’eux.

– Brasse, papillon, crawl, godille ou pas chassés ?

Papillon, très certainement ! A-t-on déjà vu un papillon aquatique qui se tortille comme une chenille et qui produit à la moindre respiration des éclaboussures assourdissantes, rien que pour s’essouffler ? C’est absolument ridicule, et je m’en réjouis.

– Dans quel milieu préfères-tu évoluer ?

Dans le silence matelassé de la neige, emmitouflée de foulards, alors de j’essaie de me convaincre que les flocons ronds qui m’enterrent ne sont pas des billes de polystyrène. Le paysage se transforme en un néant blanc et lumineux.

– Tu es un poisson-clown. Quelle est ton anémone de mer ?

Les bras de ma mère sont un refuge aussi voluptueux que la fleur d’une anémone de mer. Ils dirigent leur poison urticant sur tout ce qui m’angoisse.

– Un souvenir d’immersion mémorable ?

Je ne pourrais jamais me ressaisir de la noyade vécue il y a tant d’années à la lecture de Germinal.

– T’arrive-t-il d’être au bord ? Raconte.

Bien sûr, il m’arrive d’être tout près de l’hameçon, de me tortiller pour le saisir, jusqu’à ce qu’en fin l’expression tant recherchée me perce la cervelle. Quelle joie !

– Le mot qui suscite en toi un frétillement ?

En français, les mots, je les manipule avec ancienneté. Mais en espagnol, par contre, cette langue qu’on m’a fait goûter comme une mangue juteuse, chaque mot me fait danser.

– C’est quoi la musique de tes ricochets ?

Mes ricochets ne sont pas bien vigoureux, et leur sifflement est lent et artificiel, composé par des instruments fictifs. Le spleen de Baudelaire en musique électronique, vous saisissez ?

– Ton mantra d’écrivant ?

Mon mantra est instable, c’est une mante d’écaille que je change au moindre caprice de la saison.

– Elle est où ta source d’inspiration ?

Dans les eaux glaciales du Grand Nord, entre deux filets de détritus plastiques.

– De quel courant te revendiques-tu ?

Je suis de ces ennuyeux d’un autre siècle, qui aiment les mots lourds et ornés coulant sur la page comme du miel. Je suis de ceux qui peignent des paysages et des figures humaines avec les mots, à croire qu’ils se seraient trompés d’art. Je suis de ceux qui trouvent mille mots pour ne jamais toucher l’exactitude, qui s’éternisent sur la page, de ces pauvres descriptifs tant abhorrés par les lycéens.

– Avec qui aimerais-tu faire confluence ?

Si je le pouvais, je m’immiscerais dans la conscience de chaque être, comme un sage bouddhiste, histoire de voir si c’est bâti pareil à l’intérieur. Mais si je ne devais choisir qu’un seul esprit avec qui faire confluence, ce serait Isaac Asimov. Il m’intrigue de savoir ce qui lui fait prédire l’apocalypse dans chacune de ses œuvres.

– C’est quoi pour toi le déluge ?

Le déluge, c’est le clavier trempé de café, c’est la souris sans pile, le document d’écriture qu’on a oublié de sauvegarder, ou qui s’est enfui dans le cloud sans qu’on puisse le retrouver, c’est la plume qu’on gratte sur un carnet pour s’imaginer un look vintage, mais qu’on abandonne aussitôt, exaspéré.

Interview truitesque #3 / Laurent Poliquin

Laurent Poliquin nous vient de loin. Il faut traverser un océan grand comme ça pour l’atteindre, ou pour lui nous rejoindre. Au milieu de notre liaison, là où seules les voix savent enjamber l’immense, il a su trouver les mots pour le dire. En la maison truite, nous aimons ce qui bruisse, nous aimons laisser vibrer nos cordes, relier, retenir, laisser retentir. C’est ainsi et pourquoi, son texte « Par la voix se déborder » a su nous saisir. En attendant la sortie d’Entre chiens et loups, recueil écrin de son langage-délicatesse, admirons ce qui déborde de Laurent lorsqu’il en dit un peu plus sur lui, en cette troisième interview truitesque.

– On dit frais comme un gardon. Comment te sens-tu, présentement?

Je pense fleuve, je pense plage, je pense bulle et champagne.

– Quel genre d’aquatique es-tu?

Du genre inquiet, mais drôle, un tantinet ironique.

– Brasse, papillon, crawl, godille ou pas chassés?

Pas chassés du tout.

– Dans quel milieu préfères-tu évoluer ?

Les eaux chaudes et langoureuses des bras de l’aimée.

– Tu es un poisson-clown. Quelle est ton anémone de mer?

L’anémone aux tentacules de vieux mots perdus.

– Un souvenir d’immersion mémorable ?

Les vies minuscules de Michon.

– T’arrive-t-il d’être au bord? Raconte.

Dans ces moments, j’arpente les Fleurs du mal en les récitant par cœur.

– Le mot qui suscite en toi un frétillement ?

« amuïssement », et vos lèvres s’avancent comme un baiser en prononçant le mot.

– C’est quoi la musique de tes ricochets ?

Louis Armstrong en 1928 avec ses Hot Five.

– Ton mantra d’écrivant?

« Tout écrivain qui se mettant à écrire ne se dit pas « je suis la révolution », en fait n’est pas en train d’écrire. » — Maurice Blanchot

– Elle est où ta source d’inspiration?

Les autres poissons, ceux que j’admire : Meschonnic, Stéfan, Miron.

– De quel courant te revendiques-tu?

Dilige, et quod vis fac (Aime et fais ce que tu veux)

– Avec qui aimerais-tu faire confluence?

Une musicienne d’orchestre symphonique, du genre Patricia Kopatchinskaja

– C’est quoi pour toi le déluge?

Faire un métier que l’on ne veut pas faire. Déluge fréquent donc.

Interview truitesque #2 / Charlotte Bouillot

Charlotte Bouillot est comme une fenêtre sur l’océan en notre maison. Avec son rire immense, elle permet les courants d’air et nous invite à danser avec les embruns. Avec sa fine acuité, elle sait aussi s’asseoir, regard au loin, sensible aux légères caresses de ses cheveux sur son visage. Son texte « Corps collés », publié dans le recueil à venir Entre chiens et loups, nous rappelle à l’ambivalence qu’éprouvent nos corps en contact, ce qui caresse comme ce qui poisse, entre nous corps collectif. Ses mots nous interpellent là où nous formons ensemble une vague intense, là où, malgré nos individualités parfois incompatibles, nous retentissons à l’unisson. Regardons de plus près ce que Charlotte recèle d’exclamations, en cette seconde interview truitesque.

– On dit frais comme un gardon. Comment te sens-tu, présentement?

Un peu comme une créature des abysses, le poulpe Dumbo. Je prends le temps d’explorer le fond du fond. On y découvre des choses renversantes et translucides.

– Quel genre d’aquatique es-tu?

Du genre complètement océanique.

– Brasse, papillon, crawl, godille ou pas chassés?

Papillon, surfe dans le fil de l’eau.

– Dans quel milieu préfères-tu évoluer ?

À la fois dans le brouhaha d’un banc de poissons volants et dans un silence abyssal en dialogue intérieur brut.

– Tu es un poisson-clown. Quelle est ton anémone de mer?

Tantôt anémone soleil, tantôt anémone perlée.

– Un souvenir d’immersion mémorable ?

Une nage nocturne dans la baie de Douarnenez. On ne distinguait plus la limite entre le ciel et la mer, tout se reflétait dans tout.

– T’arrive-t-il d’être au bord? Raconte.

Au bord de l’illumination, émerveillée par tout ce qui m’entoure,

Au bord du drame, bouleversée par le monde dedans et autour,

Au bord du rêve, saisie par la nuit et le jour.

Au bord de la rime et du lyrisme en l’occurrence.

– Le mot qui suscite en toi un frétillement ?

Océan. À chaque fois.

– C’est quoi la musique de tes ricochets ?

Des harmoniques en polyphonie, du gros son rock et de la pop sucrée.

Ploc, PLOC, Plouf.

– Ton mantra d’écrivant?

Tout vient à point.

– Elle est où ta source d’inspiration?

Partout. Dans les couleurs, les formes, les sons, les mots, la brise sur la joue, l’impermanence du ciel, l’odeur de la boue, le feu dans les corps, l’eau sous toutes ses coutures… Partout.

– De quel courant te revendiques-tu?

Sud Ouest – Ouest. Nordique aussi parfois. Et il m’arrive d’être Orientale.

– Avec qui aimerais-tu faire confluence?

Un banc de poissons globes et des dauphins, ce serait tellement fun !

– C’est quoi pour toi le déluge?

Une expression que j’emploie lorsqu’il pleut fort, le nom d’une bière et une apocalypse aquatique.